« Une vie de fêlé » : Jonathan Boismard écrit depuis l’intérieur, et il faut le lire
Il existe des livres sur la psychiatrie. Il en existe très peu qui soient écrits à la psychiatrie, par quelqu’un qu’elle a enfermé, médiqué, classé, et qui a choisi de lui répondre sans crier. « Une vie de fêlé » de Jonathan Boismard appartient à cette seconde catégorie. La CCDH invite ses membres, ses correspondants et les familles qui la sollicitent chaque semaine à s’en procurer un exemplaire.
Nous remercions publiquement son auteur. Écrire ce genre de texte coûte quelque chose. Quand on porte un diagnostic psychiatrique, prendre la parole en France expose à un risque simple : que la parole elle-même devienne un symptôme. Jonathan Boismard a écrit quand même. Douze chapitres brefs, une lettre à sa première psychiatre, un inventaire de son pilulier, des scènes de couloir, et un humour qui ne désarme jamais l’analyse.
Ce que nous partageons avec lui
1. La contrainte n’est pas un soin
L’auteur pose cette phrase dès les premières pages, et toute sa réflexion en découle : ce qui est imposé ne peut pas s’appeler soin. Il décrit son hospitalisation comme une séquestration légale. Le mot choque. Il décrit pourtant exactement ce que la CCDH constate depuis des décennies dans les dossiers qu’elle instruit.
Notre travail contentieux part du même constat. Depuis 2017, nous réclamons aux établissements psychiatriques leurs registres d’isolement et de contention, prévus par l’article L. 3222-5-1 du code de la santé publique. Ce que ces registres révèlent, établissement après établissement, tient en peu de mots : des patients en soins libres attachés ou enfermés, des mineurs placés en chambre d’isolement, des mesures qui durent des jours, parfois des semaines, et des cumuls de mesures sur les mêmes personnes. La loi interdit tout cela.
Jonathan Boismard pose la question autrement : n’existe-t-il pas d’autre moyen que la contrainte ? La réponse, dans les pays qui ont sérieusement essayé, est oui. En France, on continue de répondre par la porte fermée.
2. Le diagnostic n’est pas une observation, c’est un acte
L’auteur analyse le diagnostic comme un énoncé qui produit ce qu’il prétend décrire. Il ne nie ni sa souffrance ni celle des autres, il refuse que sa singularité soit convertie en catégorie médicale opposable, puis en ordonnance.
Il rappelle deux faits que nous documentons depuis longtemps. L’homosexualité a figuré dans le DSM comme trouble de la personnalité. Le deuil, lui, y est entré. Un manuel dont les catégories entrent et sortent au gré des époques et des comités ne décrit pas la nature humaine, il négocie des frontières. Ces frontières commandent ensuite des prescriptions, des remboursements, des placements, des retraits de droits.
3. Le TDAH à l’école, ou comment on ajuste l’enfant plutôt que le cadre
Ancien professeur des écoles remplaçant, l’auteur a vu de près comment un enfant agité, en difficulté ou simplement rétif devient un enfant à traiter. Il parle de surdiagnostic massif. Il refuse d’y voir une découverte scientifique et y lit une réponse socio-économique : on transforme un problème d’école et de travail en trouble individuel, puis on le corrige chimiquement.
La CCDH tient la même position depuis ses origines. Les chiffres de prescription de psychostimulants aux enfants en France ont explosé sans qu’aucun test biologique ne vienne fonder le diagnostic. Aucun marqueur, aucune imagerie, aucune analyse. Une grille de comportements, remplie par des adultes fatigués, dans une école sous tension.
4. La « santé mentale » comme norme de conformité
C’est peut-être la partie la plus tranchante du livre. Derrière l’expression, l’auteur voit une exigence : être productif, résilient, positif, sans écart visible. Il en tire une conséquence politique : au lieu d’interroger ce qui rend les gens malades, on déclare malades ceux qui ne tiennent plus.
La grande cause nationale consacrée en 2025 à la santé mentale a surtout produit des campagnes, des budgets fléchés vers le repérage précoce et des dispositifs de dépistage jusque dans les écoles. Repérer plus tôt, dans un système qui répond par la molécule et la contention, revient à élargir la prise, pas à soigner.
5. Les effets dits secondaires, et la déprescription
L’auteur raconte qu’il a étudié le contenu de son pilulier parce qu’il n’avait pas le choix : somnolence, sédation, mâchoire bloquée, prise de poids. Il note que rien de tout cela n’est secondaire pour celui qui le vit.
Il consacre ensuite plusieurs pages à une question que la psychiatrie française évite : comment arrêter. Il décrit la déprescription telle qu’elle se pratique ailleurs, aux Pays-Bas avec les tapering strips, ces bandelettes dont le dosage décroît jour après jour, et en Norvège avec des unités spécialisées. Il explique pourquoi une diminution par paliers trop larges se retourne contre le patient : les symptômes du sevrage sont alors imputés à une rechute de la maladie, ce qui justifie de reprendre le traitement, voire de l’augmenter. Le raisonnement est circulaire et le patient ne peut jamais en sortir.
Nous ajoutons ce que nous disons à toutes les personnes qui nous écrivent sur ce sujet : un traitement psychotrope ne s’arrête pas seul ni brutalement. L’arrêt brutal est dangereux. Ce que réclame Jonathan Boismard, et ce que nous réclamons avec lui, c’est que les médecins soient formés à accompagner cette réduction, que les dosages disponibles en France le permettent, et que la demande d’un patient d’alléger son traitement cesse d’être entendue comme un symptôme de plus.
6. L’expertise des personnes concernées
L’auteur renvoie aux travaux de Maeva Musso et rappelle que les usagers détiennent une connaissance que le DSM n’a pas : celle du contenu réel de l’expérience, de son intensité, de ce qui en reste après. Cette conviction fonde notre travail. Les dossiers que nous portons devant les juridictions viennent presque toujours d’un patient ou d’une famille qui a écrit, gardé une pièce, noté une date.
Une phrase à retenir
Interrogé sur l’anxiété apparue après son internement, il retourne la question habituelle. La psychiatrie se demande comment le soigner ; lui se demande « comment me soigner de la psychiatrie ? »
Nous connaissons cette phrase. Nous la lisons, sous d’autres mots, dans les témoignages qui arrivent à notre secrétariat.
Lisez ce livre, offrez-le
« Une vie de fêlé », de Jonathan Boismard :
https://lundi.am/Une-vie-de-fele-de-Jonathan-Boismard
Un entretien avec l’auteur est paru dans Le Nouvel Obs :
Merci à Jonathan Boismard.
Vous avez subi une mesure d’isolement ou de contention, pour vous ou pour un proche ? Vous avez été hospitalisé sans consentement ? La CCDH recueille les témoignages et vous accompagne dans toutes les démarches pour faire valoir les droits et voies de recours. Écrivez-nous : info@ccdh.fr
